Trente ans. Une éternité pour une nation qui souffre, un battement de cils pour ceux qui la pillent. Le Congo, déjà courbé sous le poids de son propre poison, ce mal zaïrois tissé dans l’opacité, vacillait. Mais il espérait encore. Une ultime chimère, une démocratie rêvée, fragile et vacillante, qui lui servirait de rempart contre la décrépitude.
La pseudo-libération
Puis vint le duo. Un père et son fils, silhouettes énigmatiques, le vieux maquisard et son fils chauffeur de taxi, à en croire les mauvaises langue. Ils convoqués à Kigali dans une salle feutrée où les destins se tissent et se dénouent avec une désinvolture glaciale. Là, on leur confia une mission, une épopée funeste, une des plus meurtrières depuis la Seconde Guerre mondiale. Un récit où ils seraient les héros, des « libérateurs », bien que ce mot ait déjà, dans l’Histoire, le goût rance du mensonge.
Ils entrèrent à Kinshasa en conquérants. Mais le père, engoncé dans son uniforme d’usurpateur, fut soudain pris d’un frisson, un sursaut de conscience tardif, un regret informe qui le poussa à défier ceux qui l’avaient missionné. Il déclara la guerre aux agresseurs, il lança un appel aux Congolais, il voulut rattraper l’irréparable. Mais nous étions déjà en 1998, et le mal était fait. L’ennemi avait appris la mécanique, perfectionné l’outil. Il n’avait plus besoin du père.
Alors Kigali et Kampala ouvrirent de nouvelles pages dans leur sombre manuel. Ils recrutèrent d’autres Congolais, des âmes errantes et pleines de rage, des traîtres aux poches percées. Makobola. Tingi-Tingi. Kisangani. Des lieux et villes qui, sur la carte, semblaient tranquilles mais qui, dans le récit des survivants, suintaient l’odeur du sang et de la cendre. Là, le message était clair : une extermination méthodique, une conquête implacable, un rêve de domination absolue.
Puis, un matin, le père tomba, assassiné. Par qui ? Les mauvaises langues chuchotèrent que le fils avait trempé ses mains dans l’encre rouge du parricide. Mais l’Histoire ne s’embarrasse pas des murmures. Ce qui compte, c’est que le Congo « retrouva la paix ». Ironie, douce ironie : le fils, principal bénéficiaire du crime, s’empara du trône et s’érigea en héros, en unificateur.
La peudo-paix
Mais derrière ce vernis de paix, derrière ces mascarades diplomatiques où l’on serre des mains qui étranglent, la machine de l’occupation s’affinait. Le Kivu, ce joyau blessé, fut livré en offrande. L’armée, privée de colonne vertébrale, devint un pantin dont les fils étaient tirés depuis Kigali. L’économie, elle, fut réorganisée à coups de chiffres froids et de contrats obscurs.
Et tandis que le fils régnait sur Kinshasa, écrasant les catholiques sous des nuages de gaz, l’Est s’enfonçait dans une nuit plus profonde encore. Le droit foncier congolais fut dépecé, réduit à une peau de chagrin, tandis que les chefs traditionnels, les ultimes gardiens de la mémoire, furent évincés dans une purge silencieuse, minutieuse, sans retour possible.
En 2007, une querelle éclata entre les marionnettistes et leur créature. Un simple différend, vite réglé. En 2012, une autre fissure apparut, mais elle aussi fut comblée par un simulacre d’accord de paix. Toujours la même histoire : Kinshasa conservait son pouvoir fantoche, pendant que l’Est, lui, se voyait avalé, mètre après mètre, par l’ogre rwandais.
L’ère de la libération
Puis, la roue du destin fit un tour supplémentaire, et cette fois-ci, l’illusionniste de la paix fut emporté par la seule chose qu’il croyait pouvoir manipuler : la démocratie. Le combat d’Étienne Tshisekedi, ce vieil homme obstiné, porta au sommet du pays son héritier. Un novice, qui, dans sa candeur première, crut voir dans l’agresseur un « frère ». Mais le sang parle toujours à ceux qui savent l’écouter. Peu à peu, l’héritier se réveilla.
C’est ainsi que débute la guerre ultime. Non plus une guerre d’invasions visibles, de coups d’État ou de tanks aux portes des capitales. Non. Cette fois-ci, il s’agit d’un combat plus profond, plus ancien. Un combat contre trente ans de trahison, contre trente ans d’une servitude maquillée en gouvernance, contre trente ans de ténèbres enveloppant un peuple bercé d’illusions.
Le temps des illusions est révolu. L’Histoire a déjà aiguisé sa plume et, cette fois, elle écrira avec une encre indélébile : la révolte des Congolais ne sera ni étouffée, ni oubliée. Nous vaicrons.






